Pourquoi la troisième génération de la révolution connaît-elle si mal l'imam Khomeini ?

Malgré des décennies d'efforts institutionnels pour faire connaître l'imam Khomeini, sa pensée reste étrangère à la majorité des jeunes de la troisième génération de la révolution. L'article commence par recenser les arguments de ceux qui contestent ce constat : télévision d'État, publications, cours obligatoires à l'université, colloques, camps de formation, budget public dédié. Il leur oppose ensuite un sondage mené en 2005-2006, qui montre que même les étudiants ayant suivi ces cours n'atteignent pas un niveau de connaissance minimal. L'auteur avance alors quatre explications : la distance entre une pensée exigeante et la culture ambiante, l'absence de bons commentateurs capables de la rendre accessible, l'hostilité d'adversaires de tous bords, y compris parmi des disciples qui n'en retiennent qu'une facette, et enfin l'instrumentalisation politique qui détourne les jeunes de cet héritage.

Certains contesteront la question elle-même. À les entendre, la troisième génération connaîtrait l'imam Khomeini mieux que les deux premières, et les arguments ne manquent pas.

La radiotélévision d'État l'a présenté à grande échelle à la société, notamment lors des anniversaires de la victoire de la révolution et de sa disparition. L'Institut de compilation et de publication de ses œuvres a édité, outre les textes de l'imam lui-même, de nombreux ouvrages de spécialistes sur sa pensée et sa vie, ainsi que la revue trimestrielle Hozour et, depuis plus d'une décennie, des magazines qui initient enfants et adolescents à des aspects de sa réflexion. À l'université, le testament de l'imam et l'histoire de la révolution islamique font l'objet de cours obligatoires, et le nombre de mémoires d'étudiants consacrés à sa pensée dépasse celui de bien d'autres sujets. Le Jihad universitaire a longtemps organisé des colloques dans la plupart des universités du pays. Les institutions révolutionnaires comme le bassidj et les gardiens de la révolution multiplient les camps de formation pour élèves et étudiants. À Qom, l'imposant Institut Imam Khomeini fait travailler de nombreux séminaristes sur ses fondements juridiques et philosophiques. À l'étranger, l'Organisation de la culture et des relations islamiques et le ministère des affaires étrangères mènent des programmes pour les Iraniens de la diaspora. Les religieux en parlent dans les mosquées et les antennes de quartier du bassidj, la presse publie régulièrement des articles à son sujet, ses citations figurent jusque dans des agendas et sur des panneaux d'affichage. Une loi votée par le Parlement impose même à toute administration dotée d'un service culturel de consacrer une part de son budget à faire connaître l'imam à son public. Et une recherche de son nom sur internet renvoie des résultats qui se comptent en chiffres astronomiques.

Malgré tout cela, nous partageons l'avis de l'auteur de la question : l'imam Khomeini reste un inconnu pour la majorité de la troisième génération. Un sondage réalisé en 2005-2006, mené conjointement par l'Institut de compilation et de publication de ses œuvres et l'université, l'a montré : même la génération universitaire, pourtant tenue de suivre des cours sur la révolution islamique, la pensée politique de l'imam et au minimum son testament, ne connaît pas sa pensée, non seulement au niveau souhaitable, mais même au niveau minimal acceptable.

Si l'on écarte les calculs politiques et qu'on admet que la troisième génération ne maîtrise pas assez les fondements de cette pensée pour réfléchir et innover à l'intérieur du système intellectuel de l'imam, alors un groupe de spécialistes devrait établir le diagnostic de cet échec et en chercher les causes profondes, malgré tous les moyens énumérés plus haut. Pour ne pas laisser la question sans réponse, en voici quelques-unes, sans prétendre que la liste soit close.

La première tient à la distance, parfois immense, entre une pensée et la culture courante d'un peuple : il faut du temps pour que la maturation culturelle d'une société la comble. L'imam Ali était de son vivant à la fois l'homme le plus connu et le plus méconnu de son époque : le plus connu comme premier musulman, gendre du Prophète, son légataire, premier imam des chiites et, durant au moins les cinq dernières années de sa vie, calife d'un vaste empire musulman ; et pourtant sa stature réelle était alors, et durant les siècles suivants, plus méconnue qu'aujourd'hui. Les générations futures saisiront sa grandeur spirituelle et intellectuelle mieux que la nôtre.

La deuxième cause est l'absence de commentateurs. Les pensées élevées ont besoin d'exégètes pour être connues : quand de grands esprits commentent le Nahj al-balagha, la prière de l'aube, le Masnavi de Rumi ou le divan de Hafez, leur lecture nous révèle des finesses insoupçonnées, et même un vers célèbre gagne à être expliqué par un connaisseur. Or l'imam Khomeini n'a pas encore trouvé de bons commentateurs. Ceux qui ont éclairé des pans de sa pensée l'ont fait pour un public de spécialistes, sans le langage artistique qui l'aurait rendue populaire ; et quand ce langage existait, l'accès aux grands médias leur a été coupé.

La troisième touche à l'art de la transmission. Une pensée ne se répand dans la majorité de la population que portée par un talent d'exposition ; présentée sans art, elle risque le rejet. De son vivant, l'imam Khomeini savait formuler ses idées de façon à donner à la majorité de la jeunesse la soif de les entendre et de les appliquer. Cette situation n'existe plus, et, chose plus étonnante encore, ceux qui voudraient aujourd'hui transmettre sa pensée dans une langue plus artistique se heurtent à de fortes résistances.

La quatrième est l'action de ses adversaires, qui forment un spectre large. Il y a d'abord les ennemis proprement dits, dont certains disposent de moyens considérables : à l'étranger, ils déforment ouvertement ses propos ou en tirent des parodies, et rendent une partie du public méfiante envers sa pensée. Mais il y a aussi, et ils ne sont pas rares, des dévots qui le célèbrent sur un terrain et empêchent la société d'approcher les autres. Beaucoup de ses élèves en droit et en jurisprudence sont étrangers à la mystique et à la philosophie ; persuadés que l'islam se résume au fiqh au sens technique, ils mettent en avant le juriste et ignorent, ou connaissent mal, les fondements philosophiques qui élèvent la pensée et la mystique qui crée la ferveur, quand leurs propos en la matière ne contredisent pas carrément ce que l'imam croyait. En présentant l'imam à travers leurs seules préoccupations, ces adversaires de la philosophie et de la mystique, pour la plupart des esprits littéralistes, font perdre une grande partie du public potentiel.

Reste enfin la politisation, et pire, la présentation dévoyée de l'imam au service d'intérêts personnels et partisans. Elle ne se contente pas d'éteindre la soif de la jeune génération pour un lien intellectuel et affectif avec lui : elle nourrit parfois sa défiance envers sa pensée. Des gens continuent, au nom même de l'imam, de porter atteinte à sa pensée ; et comme le résultat de leur action heurte la nature humaine, cette pensée trouve de moins en moins d'écho auprès de la nouvelle génération.

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