La question
Parmi les besoins du public auxquels l'Institut devrait répondre figure celui des liens spirituels que des personnes entretiennent avec l'imam, par des voies comme le rêve, aujourd'hui et à l'avenir. Le sujet peut sembler négligeable ou trop rare pour justifier une action particulière, mais le traiter, sur ce site ou sous une autre forme, offrirait à la fois une référence fiable pour guider ceux qui vivent des expériences de ce type et une source nouvelle pour la collecte des documents relatifs à l'imam. Son héritage ne se limite certainement pas à ses paroles et à ses actes passés, et son lien spirituel avec la société n'est pas rompu. Moi-même, je cherche depuis longtemps à interpréter une expérience personnelle de ce genre, sans que les différentes sources d'interprétation des rêves m'aient rien apporté. Pouvez-vous m'éclairer ?
La réponse
L'auteur de la question aborde le rêve, les liens spirituels et l'expérience personnelle, et surtout il ne tient pas pour rompu le lien spirituel de l'imam avec la société. Il faut le remercier d'avoir posé le sujet. Car l'une des privations de bien des spécialistes tient aux méthodes ordinaires de leurs disciplines, qui les conduisent à négliger, à minorer, voire à tourner en dérision d'autres voies d'accès aux vérités de l'existence, en particulier celles dont l'amour est l'étoile et le levain. Mais il faut aussi veiller à ce que des voies inhabituelles, qui ne peuvent constituer un savoir commun et se prêtent plus que lui aux malentendus, ne dévoient pas la société vers la superstition et la confiance dans les chimères. Dans les sociétés restées peu développées sur certains plans du savoir, beaucoup s'adressent, pour résoudre leurs difficultés, à des interprètes de songes, des devins, des voyants et des rédacteurs d'amulettes plutôt qu'aux méthodes scientifiques, philosophiques et techniques. Si ces recours n'apportaient jamais rien à personne, ceux qui en vivent auraient perdu leur métier ; mais leurs réussites ressemblent aux gains de loterie : sur des dizaines de milliers de billets, quelques-uns seulement gagnent, et personne ne devrait fonder sa subsistance sur l'achat de billets plutôt que sur le travail.
Concilier deux exigences, ne pas se priver des vérités que peuvent livrer le rêve ou l'expérience spirituelle personnelle, et empêcher que leur promotion ne fasse régresser la société, est très difficile. La solution dépasse les forces d'une personne ou d'une institution, et ces quelques lignes ne suffisent même pas à bien poser le problème. Pour que la question, qui est en réalité une proposition, ne reste pas sans réponse, voici néanmoins quelques repères, sans prétendre épuiser le sujet.
- Tout être vivant doté d'un cerveau assez développé rêve : le rêve n'est pas le propre de l'homme. Le proverbe persan « le chameau rêve de graines de coton » ne doit pas être réduit à son sens figuré, l'affamé qui rêve de pain. Chez certains animaux, un sixième sens permet d'anticiper le comportement d'autrui, et beaucoup a été dit et écrit sur la télépathie, la communication avec les esprits ou la vision du monde intermédiaire chez certains humains ; même si tout n'y est pas conforme à la réalité, des indices montrent qu'une partie n'est pas sans fondement.
- Les psychologues distinguent plusieurs types de rêves. La plupart relèvent des pulsions instinctives et des désirs, réalisés ou non, comme l'illustre la pollution nocturne quand les hormones atteignent la saturation. Mais la psychologie moderne n'a toujours pas d'explication pour les rêves qui se réalisent ensuite ou qui révèlent un fait passé dont personne n'avait connaissance. Ces rêves sont attestés chez tous les peuples avec une fréquence telle qu'on ne peut nier leur existence, et les chercheurs poursuivent leurs travaux. Certains avancent que pendant le sommeil, des zones du cerveau, libérées du flux des données extérieures, analysent les données antérieures et acquièrent, selon leur logique interne, une capacité de prévision qui se manifeste en rêve. L'explication contient peut-être une part de vérité, mais certains rêves présentent des caractéristiques qui débordent ce cadre.
- Toutes les religions, abrahamiques ou non, comptent le rêve parmi les formes de dévoilement, au point que certains ordres divins ont été transmis aux prophètes en songe. Le Coran rapporte le rêve d'Abraham lui ordonnant de sacrifier Ismaël, qui fit autorité pour ces deux prophètes, ainsi que le rêve d'enfance de Joseph voyant onze étoiles, la lune et le soleil se prosterner devant lui : celui-là n'était pas un ordre, mais le dévoilement d'une réalité à venir.
- Les rêves porteurs d'interprétation ne sont pas réservés aux prophètes, aux saints et aux véridiques. Les songes des deux compagnons de prison de Joseph, comme celui de Pharaon où sept vaches maigres dévoraient sept vaches grasses, sont de ceux que Joseph le véridique sut interpréter conformément à la réalité. De même, Pharaon vit en rêve son trône renversé par un enfant d'Israël et voulut, en tuant leurs fils, empêcher la réalisation du songe, sans y parvenir.
- Malgré les nombreuses étapes qui restent à franchir dans la compréhension du rêve, le Coran le tient pour un mode de découverte des événements futurs et passés et une voie vers certaines vérités : il faut donc lui reconnaître un statut. Le verset 6 de la sourate Joseph présente l'interprétation des songes comme une science enseignée par Dieu à ce prophète. L'interprétation des rêves peut donc être considérée comme un savoir, et tous les peuples ont compté et comptent des personnes qui le détiennent. La plupart des nations possèdent des traités d'interprétation, dont certains sont l'œuvre de grandes figures scientifiques, philosophiques et mystiques : que des personnalités dont la stature intellectuelle est reconnue par les gens de raison aient écrit de tels livres montre que certains rêves méritent grandement d'être interprétés. Mais quand on constate le peu de points communs entre les méthodes de ces ouvrages, leur caractère scientifique devient douteux. Ce doute ne doit pas ruiner entièrement leur valeur ; il appelle plutôt un effort accru pour constituer l'interprétation des rêves en science.
- Les enseignements authentiques de l'islam font de la rationalité, de la réflexion, de la méditation et de l'acquisition du savoir une part inséparable de cette religion ; le Coran s'y présente comme l'explication claire de toute chose et y recommande de méditer les signes de l'univers et de l'âme, et le Prophète recevait le plus souvent la révélation éveillé, dans un état particulier. Le rêve n'y est pourtant pas dépourvu de place. Le verset 60 de la sourate al-Isra indique que l'arbre maudit mentionné dans le Coran fut montré au Prophète en songe ; de nombreux exégètes y ont vu le règne des Omeyyades, et l'on rapporte que le Prophète vit en rêve des singes grimper sur sa chaire. Les récits de l'épopée d'Achoura rapportent aussi que l'imam Hussein vit le Prophète dans un court sommeil lui annoncer son martyre et celui de ses compagnons le jour d'Achoura.
- Dans les œuvres de l'imam Khomeini, le mot persan pour « sommeil, rêve » et ses dérivés apparaissent environ 600 fois, le terme arabe nowm 64 fois et ro'ya 14 fois. Une partie de ces occurrences relève du droit religieux, comme l'annulation des ablutions par le sommeil ; la plupart relèvent du sens figuré, où le sommeil est synonyme d'insouciance face à l'éveil et à la lucidité ; d'autres enfin prennent une portée philosophique, mystique ou psychologique qui leur donne une grande importance. Quelques exemples le montrent. Dans L'étiquette de la prière, il écrit qu'il arrive que l'homme, même en dormant, prononce l'invocation de la langue à la suite de celle du cœur, car l'invocation du cœur n'est pas réservée à la veille : si le cœur se souvient, la langue qui le suit invoque, et cela se propage du royaume intérieur du cœur vers l'extérieur (p. 28). Il y note aussi que ceux qui portent en eux l'amour des biens, du pouvoir et des honneurs voient en rêve l'objet de leur désir et y pensent éveillés ; absorbés par le monde, ils étreignent leur bien-aimé, et quand vient l'heure de la prière, le cœur, un instant libre, s'attache aussitôt de nouveau à lui (p. 47). Dans ses Leçons de philosophie, il enseigne que tout acte émanant de l'homme, fût-ce en rêve, s'accompagne de volonté et vise une fin, l'essentiel étant de savoir de quel principe l'acte procède (vol. 1, p. 306). Il y explique aussi qu'il existe chez l'homme un savoir acquis par la fréquentation des livres et des débats, présent dans l'âme à l'état de disposition globale : cette disposition demeure en tout état, que le savant dorme ou veille, qu'il y pense ou non, et l'on peut dire savant un homme endormi, car cette qualité s'accommode de l'inattention ; un tel savoir global ne saurait en revanche être attribué à Dieu (vol. 2, p. 162). Il y soutient enfin que dans le sommeil, l'âme se détache du monde de la nature : elle voit et entend réellement, alors que l'oreille ne fonctionne plus, et c'est pourquoi elle éprouve un plaisir ou une frayeur véritables devant ce qu'elle perçoit ; la vision et l'audition s'accomplissent réellement sans l'organe que nous croyons indispensable. Quand l'âme se détache ainsi de la nature, tous ses sens se renforcent, et le Prophète en est le modèle : parvenu à cette force de l'âme, il voyait Gabriel et lui parlait sans que l'ange eût besoin de prendre corps, même si cela arriva parfois (vol. 2, p. 242 et 343).
- Ces exemples montrent à quels titres l'imam Khomeini accordait de la valeur au rêve, et il rêvait sans aucun doute lui-même. Mais il n'a que rarement raconté certains de ses rêves à ses proches et n'a jamais dit avoir agi de telle façon parce qu'il avait fait tel rêve. Si nous voulons donc régler notre conduite envers le rêve à l'intérieur de son système de pensée, il faut retenir ceci : le rêve peut, dans certains domaines, pour certaines personnes et dans des conditions particulières, dévoiler des choses, mais régler sa conduite sur ses propres rêves n'a aucune autorité pour autrui. Encore faut-il supposer que le rêve soit véridique, alors que distinguer le songe véridique de l'autre est déjà fort difficile, et supposer aussi que personne ne mente, par ambition politique, économique ou sociale, par recherche de notoriété ou pour animer une assemblée, en prétendant que lui-même ou un tel a fait tel rêve.
- Le mariage de l'imam Khomeini avec la regrettée Khadijeh Saqafi a une histoire singulière, racontée dans des revues, des livres et des sites internet, et que l'auteur de la question connaît probablement dans ses grandes lignes. En résumé, l'imam demanda quatre fois sa main et essuya quatre refus ; à la cinquième demande, elle consentit au mariage à cause d'un rêve qu'elle avait fait. L'imam lui-même, sans avoir vu la jeune fille, sentit son cœur battre pour elle sous l'effet d'une impulsion intérieure, et après leur union, ces deux êtres donnèrent à leur vie commune une couleur d'amour qui peut servir de modèle très réussi aux croyants. Pour autant, l'imam n'a jamais demandé à son épouse de taire ce rêve, ni demandé à ses enfants de donner comme elle du poids à leurs rêves dans une affaire aussi importante que le mariage. On rapporte au contraire que lorsque son fils, le défunt Mostafa, fit un rêve sur les stations spirituelles de son père et le raconta, l'imam dit, mi-plaisantant mi-sérieux, qu'on dise à Mostafa de ne plus faire ce genre de rêves, et il empêcha qu'on le raconte en sa présence. La raison en était précisément qu'un tel rêve aurait pu servir à en justifier d'autres, entachés de soupçons d'exploitation politique et sociale.
- Le verset 51 de la sourate al-Shura a un sens apparent et des sens cachés. Le sens apparent : Dieu ne parle à aucun humain, sinon par révélation, de derrière un voile, ou par l'envoi d'un messager qui révèle, avec sa permission, ce qu'il veut. L'un des sens cachés : quand des personnes atteignent la station d'humanité véritable, celle au titre de laquelle les prophètes sont des hommes porteurs de bonne nouvelle, il ne se peut pas que Dieu ne leur parle point, par l'une de ces trois voies. Le verset permet de comprendre que même le lien de parole entre l'homme et les vérités de l'existence, en vertu de la règle de la grâce divine, ne peut être rompu ; il n'y est pas question de science, mais bien de sagesse. Que Dieu parle aussi à l'homme de derrière un voile vient donc appuyer le propos de l'auteur de la question : les expériences intérieures qui ouvrent une brèche vers des liens inhabituels avec les figures divines demeurent une réalité en cours. Des savants ont d'ailleurs reconnu, à propos de certaines de leurs découvertes, avoir eu le sentiment d'une inspiration, sans y être parvenus par les méthodes scientifiques ordinaires. La tendance dominante de l'islam et du Coran reste néanmoins la recommandation d'enseigner, d'apprendre et de purifier la science des superstitions ; la science progresse chaque jour et s'égare aussi par certains côtés, et c'est à la révélation de la ramener sur la voie droite, les savants pieux étant toujours guidés par les trois voies du verset. On rapporte ainsi d'Avicenne, génie de son temps, que lorsqu'un problème scientifique résistait à sa réflexion, il accomplissait deux unités de prière, exposait sa difficulté, demandait l'aide de Dieu, puis résolvait le problème au sortir de la prière.
Que l'Institut fasse de la collecte des rêves et des expériences que d'autres rapportent au sujet de l'imam l'une de ses missions paraît d'une nécessité indéniable : tout ce qui touche, même indirectement, aux grandes figures d'une société doit être rassemblé, y compris les propos hostiles, les satires, les caricatures et les lectures malveillantes. Mais si la collecte de l'ensemble, ou au moins de l'essentiel, s'impose, leur présentation au public exige de la prudence. C'est particulièrement vrai des rêves : il n'existe d'abord aucun critère pour juger de leur véracité ; ensuite, même pour ceux dont les auteurs disent plus probablement vrai que faux, aucune méthode d'interprétation assez solide pour constituer une science commune n'est disponible ; enfin, à une époque où une partie de notre société s'intéresse davantage aux rêves, aux siens comme à ceux des autres, qu'aux acquis de la science, publier ces témoignages, hors cas très exceptionnels, préparerait le terrain de la superstition. La priorité doit donc aller, pour l'heure, à l'étude scientifique des œuvres de l'imam, à la simplification de certaines d'entre elles pour une génération qui ne connaît pas assez la mystique et la philosophie, et à la présentation, sous une forme artistique, des grands thèmes moraux qu'il a traités, de manière à renforcer le lien intellectuel et spirituel avec lui.